Tunisie‭ ‬2011 :‭ ‬Nouveaux visages de la classe ouvrière,‭ ‬nouvelle révolution

jeudi 21 juillet 2011, par Fanny Monbeig

Le‎ 15‏ mars 1968,‎ le journal "Le Monde" ‏entrait dans l’Histoire.‭

Le‎ 15‏ mars‎ ‏1968,‎ son éditorialiste‏ titrait :‎« ‏ la France s’ennuie ‎ »‏.

‏Avant la révolution tunisienne, avant la vague de révoltes et de révolutions qui a submergé le Maghreb et le Machrek, les universitaires, les experts du monde arabe, les politologues spécialisés dans les pays musulmans, les mass-medias, s’accordaient sur un point : rien ne s’y passe.
Ou pire : une entrée feutrée dans la postmodernité, dépourvue comme chacun sait d’idéologie, de passion, d’angoisse, et de révolution. 

La‭ "‬rue arabe‭" ‬s’était tue.‭
Les ONG fragmentaient le monde arabe,‭ ‬en sauvaient quelques uns,‭ ‬sans promettre de salut collectif.‭ ‬Elles avaient recyclé les militants d’hier en hérauts de la charité mondialisée.

L’heure était au bricolage,‭ ‬au système D,‭ ‬les individus voulaient tirer leur épingle du jeu,‭ ‬plutôt que d’en changer les règles :‭ ‬on a nommé ça‭ "‬l’empiètement silencieux‭"‬.‭ ‬On bricole,‭ ‬on se démerde,‭ ‬on grignote,‭ ‬discrètement.‭ ‬Seuls.‭

L’individualisme occidental,‭ ‬revenu de tout et surtout des aventures collectives,‭ ‬regardait le monde arabe rentrer dans le rang avec la condescendance du frère aîné :‭ ‬soulagé et un peu méprisant. 

  ‎ Et pourtant, c’est arrivé. Un coup de dé, les tyrans tombent. De l’autre côté de la Méditerranée, Mohammed Bouazizi se donne la mort, et c’est l’étincelle.

Un martyre qui situe l’événement politique dans un angle mort des pensées révolutionnaires.‭
‎Par son originalité le processus révolutionnaire tunisien bouscule les théories, réinvente les pratiques, et contre les geste timides, pose la puissance de l’acte politique. Peut-être n’avons-nous rien vu venir parce que nous ne regardions pas au bon endroit ?

Peut-être notre portrait-robot du sujet révolutionnaire nous a-t-il induit en erreur‭ ?

La classe ouvrière qui fait irruption sur la scène politique tunisienne et mondiale le‭ ‬14‭ ‬janvier‭ ‬2011‭ ‬a un air différent de celui que nous attendions,‭ ‬un autre visage :‭ ‬elle est jeune et elle maîtrise les réseaux sociaux virtuels davantage que la réunion de cellule,‭ ‬elle est femme‭ ‬-‭ ‬parfois voilée et parfois non,‭ ‬elle est en colère et extrêmement politique,‭ ‬plus désespérée que disciplinée,‭ ‬bordélique et créatrice :‭ ‬révolutionnaire en somme.

Contre le dictateur mais aussi contre la dictature,‭ ‬les jeunes de Kasbah‭ ‬1‭ ‬et‭ ‬2,‭ ‬les diplômés chômeurs,‭ ‬les travailleurs précaires,‭ ‬ont réinventé la force collective.‭

Des ONG absentes,‭ ‬une gauche traditionnelle largement dépassée,‭ ‬un syndicat au rôle ambivalent,‭ ‬tantôt refuge pour les manifestants,‭ ‬tantôt appui et tantôt substitut du pouvoir :‭ ‬c’est en marge des organisations traditionnelles que l’ordre du monde tunisien a été bouleversé.‭

Si la révolution tunisienne est une révolution des marges,‭ ‬elle n’est pourtant pas marginale :‭ ‬elle est un vrai mouvement populaire,‭ ‬solidement implanté dans les cœurs des tunisiens,‭ ‬faute de l’être dans leur réalité quotidienne.‭

Elle est une réalité chaotique mais encore ininterrompue,‭ ‬non encore achevée et non encore défaite.‭ ‬La question du pouvoir s’y pose avec urgence et avec une radicale nouveauté :‭ ‬le pouvoir n’y est pas double mais multiple,‭ ‬tout comme le sujet de cette première révolution du vingt-et-unième siècle,‭ ‬qui s’est accomplie sans drapeau et sans leader.

C’est qu’elle s’est aussi faite en marge des âges sérieux :‭ ‬en Tunisie,‭ ‬c’est à dix-sept ans qu’on fait la révolution.