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Conflits dans le conflit. L’expérience des AG interprofessionnelles en Gironde pendant le mouvement social de l’automne 2010

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lundi 14 mars 2011, par Louise Michel Bx Partager envoyer par mail envoyer par mail

Tout commence le lendemain du succès de la manifestation nationale du samedi 16 octobre 2010. A la veille d’un lundi marqué par l’apogée de la force du blocage des raffineries, du mouvement lycéen, par un certain frémissement dans les Universités, l’atmosphère est grave, sérieuse et joyeuse à la fois. Les militants traitent principalement dans leurs discussions de la préparation de la journée de grève et de manifestation nationale interprofessionnelle du mardi 19 octobre, celle qui vit l’entrée massive de la jeunesse scolarisée dans le mouvement social contre la réforme des retraites. Le téléphone sonne. Il faut se rendre rapidement à Bassens, dans le Nord de l’agglomération bordelaise, au cœur de la zone industrialo-portuaire, pour assister à une réunion, qui sera une « Intersyndicale des syndicalistes grève générale ». Il pourrait s’y passer des choses importantes.

C’est ainsi que nous nous retrouvons dans la maison des syndicats de Bassens, dans une petite salle pleine de monde au fin fond de la zone industrielle. En entrant, comme il n’y a pas de places assises libres, on se place discrètement au fond contre un mur, se sentant d’un coup parfaitement illégitime d’être là, au milieu d’une trentaine de syndicalistes, principalement des hommes : pour la plupart salariés des transports, notamment des routiers, syndiqués à la CGT ou à Force ouvrière. A leurs côtés, il y a également des syndicalistes CGT de la chimie, à Sanofi. Il y a également la CGT de Ford, connue comme oppositionnelle à la ligne confédérale. Dans la même veine, la CGT Educ’action. Les Solidaires sont présents, comme également la petite CNT.

En fait de réunion, il est difficile de déterminer ce dont il s’agit. Quel est le principe unificateur qui réunit ce dimanche soir-là, glacial et fiévreux, à une heure tardive, toutes ces personnes ? Est-ce, comme on nous l’avait présenté quelques heures auparavant une « Intersyndicale des syndicalistes grève générale », est-ce une Assemblée Générale interprofessionnelle comme on en a observé des dizaines en France au cours du mouvement de l’automne 2010 contre la réforme des retraites ? Qu’était-il en train de se jouer dans cette arène syndicale, qui nous donne à voir ce qu’a été, dans le département de la Gironde, le mouvement de l’automne 2010 contre la réforme des retraites ?

Territorialités, légitimités en question : de l’Intersyndicale à l’Interpro

Dans ce que nous avons appelé ici « AG interprofessionnelle », plusieurs expériences et formes d’organisations s’entremêlent, plusieurs formes de légitimités s’articulent et parfois s’affrontent, plusieurs formes d’organisation territoriale se confrontent. En fait, deux formes principales de légitimité se mélangent dans l’AG interprofessionnelle : certains sont présents en tant que représentants d’un syndicat localisé sur le territoire des unions locales syndicales de la « Presqu’île » à Bassens – région qui s’étend au Nord de la rocade autoroutière encerclant Bordeaux, entre le lit de la rivière Dordogne et de la Garonne, jusqu’à leur confluence, recoupant de fait l’étendue de la zone industrialo-portuaire. D’autres sont des militants extraterritoriaux, ils ne se rattachent pas à ce territoire syndical principalement labouré par la CGT et Force ouvrière. Par leur venue, il exprime principalement leur recherche d’un lieu en mesure d’étendre la mobilisation au-delà du carcan étroit dans lequel l’Intersyndicale départementale la maintient.

La constitution d’un noyau radical : l’Intersyndicale du « rond-point de DPA »

Une première Intersyndicale locale de la Presqu’île a lieu à Bassens le mercredi 13 octobre, au commencement de la période d’une dizaine de jours où le mouvement de l’automne a connu son apogée. Trois organisations syndicales – CGT, FO, FSU – y décident de l’organisation de l’action de blocage du dépôt pétrolier de DPA (Docks Pétroliers d’Ambès), mis en place la nuit même. Quatrième dépôt de carburant en Europe, DPA est bloqué jusqu’au vendredi 15 octobre au matin, lorsqu’une intervention du préfet accompagné d’une quinzaine de cars de CRS force les militants à se replier, organisant alors un barrage filtrant au rond-point donnant accès à l’entreprise. L’événement rassemble des militants de la CGT, principalement la CGT Chimie de Sanofi, de Force ouvrière essentiellement des transports, de la FSU pour la plupart du SNUIPP-FSU et du courant interne Ecole émancipée. Trois AG sont organisées pendant la journée et demi de blocage, permettant le ralliement de Solidaires – SUD Rail, SUD Education et SUD Collectivités territoriales – puis de militants de la CNT. L’événement est fondateur : il scelle la constitution de ce que les militants nomment « l’Intersyndicale du rond-point de DPA » (CGT, FO, FSU, Solidaires).

L’Interpro de la Rive droite : une forme d’organisation hybride

Lors de l’AG qui se tient le vendredi 15 octobre devant l’entrée du dépôt pétrolier, un appel est fait à la jeunesse mobilisée afin que celle-ci vienne renforcer le mouvement. La mobilisation, poussive, de la jeunesse ne permet pas une réponse immédiate nombreuse sur le terrain. Mais, dès le mardi 19 octobre, la jonction peut s’opérer, la jeunesse entrant massivement dans la mobilisation : de nombreux lycéens manifestent, les étudiants s’organisent, surtout à l’Université de lettres et sciences humaines de Bordeaux-3. Au cours de la manifestation interprofessionnelle dans les rues de Bordeaux, le mot se répand par SMS, à travers les réseaux militants de la gauche radicale, que les grévistes de Bassens, à nouveau en train de bloquer le dépôt pétrolier, craignent une intervention policière à la fin de l’après-midi. Ils demandent de l’aide pour renforcer le blocage.

De nombreuses voitures convergent vers le dépôt pétrolier après la fin de la manifestation, si bien que plus de 300 personnes sont présentes. Spontanément, le rassemblement s’organise selon deux pôles bien distincts : les syndicalistes salariés sont rassemblés avec leurs équipements sur le rond-point, les étudiants sont concentrés non loin de la grille du dépôt. Peu d’acteurs se mélangent : il n’y a guère que quelques militants des deux groupes distincts, de Solidaires, du NPA ou des milieux libertaires – entretenant des connaissances préalables – qui échangent en dehors des pôles constitués. L’arrivée de plusieurs dizaines de CRS, ne laissant que peu de marges de manœuvres, provoque l’intervention des syndicalistes qui s’adressent à l’ensemble des militants présents, en particulier aux jeunes, les priant de ne pas résister et de se replier calmement, défendant ainsi un sens « pacifique » à l’action. Le dépôt est débloqué sans heurts, les manifestants en chaîne reculant lentement face à un nombre de CRS qui ne laisse pas de place à la résistance.

Cet événement prend une double signification. Il s’inscrit d’abord dans un processus de radicalisation, tant l’action des CRS, débloquant le dépôt pétrolier et escortant les camions citernes remplis afin de leur permettre de sortir du dépôt, joue le rôle d’un révélateur des rapports sociaux et politiques (voir photographie supra). Deux groupes sociaux se délimitent à cet instant, géographiquement et politiquement : d’un côté, malgré son hétérogénéité, celui des grévistes et des manifestants. L’autre groupe est scellé par l’intervention policière : il coalise les exploitants du dépôt souhaitant reprendre la production, les forces policières et ainsi par-là le pouvoir politique, depuis la préfecture jusqu’au sommet de l’Etat. Du fait de l’intervention policière, le groupe de grévistes prend une forme solide et durable, se constituant une expérience et une compréhension commune de l’événement. L’unité salariés-étudiants, en particulier, est scellée, par la force d’un mode d’action commun.

Salariés, étudiants, précaires : une unité organique

A partir du 13 octobre, l’AG de Bassens se réunit quotidiennement, puis de manière de plus en plus espacé au fur et à mesure que le mouvement se dirige vers sa fin. L’Intersyndicale de la Presqu’île, s’est muée pas à pas en Intersyndicale du « rond-point de DPA », puis en Interpro de la Rive droite de Bordeaux. Les réunions les plus importantes rassemblent jusqu’à 80 personnes. A la configuration intersyndicale initiale – Unions locales CGT et FO de la Presqu’île, FSU de la rive droite de Bordeaux – s’agrègent respectivement plusieurs syndicats SUD, CNT, un certain nombre de militants étudiants et quelques travailleurs précaires parfois non-syndiqués. A la différence des situations sociales et politiques routinisées caractérisées par une conflictualité importante entre les différentes organisations du mouvement ouvrier, les conflits entre militants des différentes organisations sont pendant les premiers temps de l’AG de Bassens le plus souvent euphémisés. Des fronts parfois improbables se constituent le temps d’une discussion entre militants d’organisations d’habitude concurrentes, face à d’autres militants de leur propre organisation. On s’exerce davantage à célébrer l’unité qu’à rappeler les divergences, les différentes appartenances, si bien que l’on désigne le plus souvent les différents syndicalistes par leur corps de métiers plutôt que par leur appartenance syndicale – ce qui se recoupe certes le plus souvent. On s’adresse ainsi aux « routiers », aux « enseignants », aux « copains de Sanofi », plutôt qu’aux militants « de FO », « de la FSU » ou « de la CGT ». De la même manière, on nomme les nouveaux-venus des universités, par l’appellation « les étudiants », catégorie créant la fiction d’une unicité du groupe social étudiant et militant, quand l’entité se trouve être bien plus hétérogène qu’elle n’est perçue.

On célèbre, de manière régulière, cette unité « à la base » qui soutient un collectif d’une hétérogénéité peu commune. Dans une Assemblée Générale étudiante à l’Université de Bordeaux-3, les militants de l’AG de Bassens sont invités à plusieurs reprises à venir intervenir afin de « faire le lien » entre les deux mondes sociaux qui se coalisent. Lors de l’AG du 25 octobre, un syndicaliste de SUD Rail déclare ainsi, en s’adressant aux étudiants :

« Aujourd’hui c’est pas des étiquettes qu’on représente, c’est des Intersyndicales interpros. On est tous des salariés. Comme je l’ai dit la dernière fois, vous êtes les salariés de demain. »

Un syndicaliste de Force Ouvrière achève son intervention, en ajoutant et en saluant l’Assemblée : « A bientôt mes camarades ! », avant d’être applaudi. Pour autant, cette unité n’est pas une forme d’unité qui nie les appartenances existantes, mais les laisse se manifester, articulant présence de symboles des différences organisations et présence de symboles unificateurs. Lors des « actions » par exemple, en plus des drapeaux de chacune des organisations accrochés aux barrages, on sort un drapeau, symbole d’unité, confectionné à l’AG de Bassens sur lequel le logo de Force ouvrière est accolé aux autocollants de chacune des autres organisations syndicales. De la même manière, lors des dernières manifestations interprofessionnelles à Bordeaux, un pré-cortège unitaire, se rendant de la rive droite de Bordeaux jusqu’au lieu de rassemblement central, est animé par les militants souhaitant défiler ensemble plutôt que seulement dans le cortège de leurs organisations syndicales respectives, faisant ainsi primer leur appartenance à l’AG de Bassens sur d’autres modes d’appartenance.

Derrière cette unité, la nature de l’AG de Bassens se trouve à l’intersection de deux conceptions : une conception territoriale de l’AG, une conception davantage fondée sur une délimitation politique. En effet, l’AG de Bassens n’est pas une AG territoriale comme le sont davantage les autres AG interpros de Gironde. Le succès des premières actions de blocage – celle de DPA à Bassens les 14-15 octobre, puis le 19 octobre, celle de la plate-forme logistique de Kuehne-Nagel à Carbon-Blanc le week-end du 16-17 octobre – incite de nombreux militants extraterritoriaux à se joindre au fonctionnement quotidien de l’AG de Bassens. A travers l’AG, ils trouvent un lieu où il est possible de défendre une orientation politiquement et syndicalement délimitée : celle du retrait du projet de loi de réforme des retraites et de la construction de la grève générale. Voilà en quoi, l’AG de Bassens a parfois été « l’Intersyndicale grève générale » de Gironde, plutôt qu’uniquement une AG territoriale.

Formes d’actions et d’organisation : l’Interpro en débats

L’idée de construire des AG interprofessionnelles localisées était déjà présente dans les têtes de nombreux militants, avant même le début du mouvement de l’automne. Le succès immédiat de l’expérience de Bassens, avec le blocage du dépôt pétrolier de DPA, permet aux autres tentatives de création d’AG interpros de prendre de l’ampleur. Une première AG a lieu à Bègles le jeudi 14 octobre, à Pessac le lundi 18 octobre, puis à Mérignac, dans le Sud de la Gironde et à Libourne, à une trentaine de kilomètres de Bordeaux. A travers chacune de ces expériences, on aperçoit les débats qui ont animé le mouvement de l’automne 2010, on lit la manière dont les rapports de force entre différents options dans la conduite du mouvement se sont exercés. Les débats se concentrent sur le choix de la stratégie à mettre en œuvre pour gagner contre la réforme : faut-il manifester massivement, étendre la grève, mener des actions de blocage de l’économie ? Ils portent également sur les mots d’ordre à avancer : faut-il exiger le retrait du projet de réforme ou obtenir par la négociation des aménagements sur le contenu de la loi ? L’expérience de la Presqu’île et de la Rive droite à Bassens fait apparaître une image concentrée et claire tant des forces qui se sont affrontées, que des options stratégiques disponibles qui ont été mises en œuvre.

Champs d’intervention, répertoires d’action : des conflits internes sur la conduite de la mobilisation

Si l’AG interpro est le lieu de l’unité organique entre syndicalistes, étudiants et précaires, un lieu où l’on célèbre cette unité, elle est également un lieu de conflits, certes euphémisés, mais bien réels : parfois feutrés, parfois plus violents dans leur expression. Plusieurs points principaux de clivage sont apparus, découlant entre autres choses de la double nature de l’AG interprofessionnelle de Bassens. Pour réguler ces conflits, les militants mettent en place un ensemble de techniques permettant l’expression de l’ensemble des points de vue et l’élaboration d’un consensus. Dans le cadre démocratique de l’AG de Bassens, tous les acteurs ont formellement la même légitimité, qu’ils soient représentants d’une organisation syndicale locale de petite ou de grande taille, d’une organisation extérieure, qu’ils soient militants étudiants ou individuels. Pour autant, malgré cette égalité première, la fabrique d’un consensus optimale nécessite l’établissement d’un accord, au sein de l’Interpro, des membres de l’Intersyndicale – CGT, FO, FSU, Solidaires – sans quoi le succès de la mise en œuvre d’une action devient plus aléatoire. C’est pourquoi, l’Intersyndicale se réunit autant que possible avant la réunion de l’Interpro, afin de poser les fondements d’un consensus.

Dans le dispositif démocratique de l’AG, on peut distinguer deux catégories d’acteurs : ceux qui défendent des positions propres, souvent polaires et ne pouvant obtenir l’assentiment de l’ensemble de l’Assemblée Générale – situation qu’ont pu connaître les représentants de la CGT d’un côté, de la CNT de l’autre ; ceux qui occupent un rôle de mise en œuvre d’un consensus et de maintien de l’unité. Ces « faiseurs de consensus » – souvent des syndicalistes de la FSU – qui occupent une position médiane dans le continuum des différents positionnements, jouent un rôle pivot dans le dispositif. S’ils parviennent parfois à synthétiser les différentes positions polaires pour aboutir à une proposition, présentée comme consensuelle, qui synthétise l’essentiel de leur positionnement propre, ils doivent parfois néanmoins mettre de côté leur propre positionnement, sacrifié à l’objectif premier de maintien de l’unité.

Le point de clivage essentiel, apparu au cours des réunions de l’AG de Bassens, porte sur le choix des répertoires d’action disponibles et leur l’articulation. Suite aux trois premières actions de blocages menées à DPA et aux entrepôts de Kuehne-Nagel, l’utilisation du seul blocage est remise en cause. Pour les militants, qui partagent tous peu ou prou l’objectif de faire retirer le projet, de bloquer l’économie du pays pour cela, les moyens d’y parvenir divergent. Le choix du blocage relève d’analyses différenciées : pour certains, la généralisation de blocages des entreprises et des lieux de communication constitue le moyen de parvenir au blocage du pays. Pour d’autres, le blocage doit être utilisé mais ne peut se substituer à la généralisation de la grève dans le salariat pour parvenir à immobiliser l’économie : le blocage doit donc être utilisé comme un moyen de prise de conscience des salariés qui ne sont pas encore entrés dans la grève et un moyen d’étendre la grève. Pour beaucoup d’entre les militants, le blocage est plus simplement un moyen d’être utile au mouvement, un moyen pour rendre le plus profitable possible chaque journée de perte de salaire, d’autant plus lorsqu’il s’avère impossible d’être utile sur son lieu de travail en mobilisant davantage ses collègues au-delà de la seule participation aux journées d’action interprofessionnelle.

Le débat autour de la question du blocage se pose de manière houleuse lors de l’Assemblée Générale du mercredi 20 octobre. Même si la forme « blocage », non adossée à une grève, est peu stigmatisée comme une forme d’action radicale, minoritaire et minorisante, comme pouvaient l’exprimer certaines forces politiques ou syndicales pendant le mouvement de l’automne, le mode d’action ne fait pas partie du répertoire d’action le plus fréquemment utilisé dans les mouvements de salariés des dernières décennies. Réinvesti dans le mouvement de l’automne, cette forme d’action est issue, au-delà de ses lointaines origines dans le mouvement ouvrier, plus directement des mouvements étudiants et lycéens des années 2000. En cela, il n’est pas porteur d’une légitimité naturelle. L’usage du blocage a donc dû être le plus souvent argumenté. Le débat du mercredi 20 octobre porte sur l’opportunité d’effectuer de nouvelles actions de blocage, ou celle d’étendre la grève en s’adressant plus largement aux salariés de la zone industrialo-portuaire. A travers ce débat, ce sont les deux logiques, évoquées plus haut, qui traversent les positionnements des acteurs de l’AG de Bassens, qui se confrontent : une logique territoriale – étendre la mobilisation aux entreprises locales, une logique davantage fondée sur le choix politique délimité de bloquer le pays en organisant des blocages. Le consensus, trouvé vers 21h00, auquel aboutissent les participants décide d’une nouvelle action de blocage la nuit même, dès 3h00 du matin. Le choix d’un site sur lequel quelques salariés sont en grève reconductible fonde le consensus, en articulant les deux volontés potentiellement contradictoire d’étendre la grève et de mettre en œuvre des blocages. Par la suite, le débat se pose de manière récurrente. Les faiseurs de consensus défendent l’articulation des actions de blocage, qui drainent de nombreux grévistes, jeunes et précaires, avec l’organisation de diffusion de tracts à la porte des entreprises ou dans les quartiers résidentiels. De nombreuses actions de blocages sont ainsi organisées à travers le département, par différentes AG interpros. Mais à l’exception du blocage de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac le mardi 19 octobre, qui a su rassembler des centaines de manifestants, peu d’action coordonnant les forces de plusieurs AG localisées ont été un succès.

Un conflit externe central : l’expérience de la constitution de la Coordination des Interpros

« L’assemblée générale interprofessionnelle intersyndicale et intergénérationnelle de la Presqu’île a fait le constat, lors de sa dernière assemblée, réunie vendredi soir après le déblocage de Carbon-Blanc par les forces de l’ordre, de la nécessité d’une coordination de tous les secteurs mobilisés et organisés en interpro.

Pour renforcer la mobilisation, élargir le mouvement de grève, l’assemblée a noté le besoin de regrouper les forces au niveau départemental sur certaines initiatives. La discussion, l’échange des expériences, la mise en commun de nos forces nous semble maintenant nécessaire, alors que le mouvement s’organise, se structure à la base un peu partout dans le département. Nous vous proposons donc une réunion de coordination des interpros de tous les secteurs de Gironde, lundi 25 à 20 h à la Maison des syndicats de Bassens. »

(Extrait de la lettre, aux secteurs interpros de Gironde, de l’Assemblée générale de l’Interpro intersyndicale intergénérationnelle Rive Droite et de l’Intersyndicale de la Presqu’île (CGT-FO-FSU-Solidaires)

Lors de l’AG de Bassens du vendredi 22 octobre, considérant que la coordination des actions organisées par les différentes AG interprofessionnelles est insuffisante, proposition est faite de constituer une « coordination des interpros » et des secteurs en lutte. Une première réunion est appelée pour le lundi 25 octobre.

Au cours de la journée du 25 octobre, l’Union départementale CGT communique à l’ensemble des syndicats une note à propos de la proposition de tenue d’une coordination des Interpros :

« Nous vous informons que cette réunion est organisée ni par l’UD CGT 33 ni par l’intersyndicale départementale de la Gironde réunie le vendredi 22 octobre.

Nous vous demandons d’être très vigilants afin de préserver l’unité syndicale.

En effet, seule l’intersyndicale départementale est habilitée à coordonner le mouvement des unions départementales (CFDT, SOLIDAIRES, CGT, CFTC, UNSA, FSU, FO, CGC et UNEF).

Les camarades du Bureau de l’UD CGT 33 se déploient sur les Unions Locales. »

(Extrait de la note « Infos initiatives n°11 », 25 octobre 2010)

Ce jour-là, à Bassens, Bègles, Mérignac et Pessac, lors des réunions précédant la tenue de la première coordination des Interpros, des représentants de l’Union départementale CGT se rendent aux AG interprofessionnelles. A Bassens, c’est symboliquement la secrétaire générale de l’Union départementale de Gironde qui défend la position de la CGT, conférant à la situation une gravité toute particulière. Les débats révèlent un conflit de légitimité à une échelle nouvelle, le cadre intersyndical étant désormais contesté comme cadre légitime de direction de la mobilisation au niveau départemental. D’un côté, les représentants de l’UD CGT défendent la sauvegarde de l’unité syndicale, menacée par la création d’une structure parallèle, que serait la coordination des Interpros. Ils défendent l’Intersyndicale comme seul lieu légitime de prise de décision concernant la mobilisation, et prônent la nécessité d’ancrer le mouvement dans les entreprises, l’opposant aux actions de blocages menées par plusieurs Interpros – Bassens et Bègles principalement. De l’autre côté, les militants à l’initiative de l’appel à constitution d’une coordination interpro argumentent sur la nécessité de coordonner les actions menées par les structures interprofessionnelles organisées « à la base », qui échappent largement aux processus de prise de décision de l’Intersyndicale départementale. Ils présentent la coordination comme une structure complémentaire de l’Intersyndicale, non comme une structure concurrente. Le désaccord de point de vue conduit finalement au départ des représentants de la CGT qui refusent de participer à la coordination.

Malgré le départ des dirigeants de la CGT de l’Union Locale de la Presqu’île, la coordination se tient. Elle réunit une quarantaine de personnes : des représentants des AG interpros de la Presqu’île, de Bègles, Mérignac, Pessac et du Sud Gironde ; une délégation des étudiants de l’Université de Bordeaux-3, des cheminots grévistes et des observateurs venus d’autres secteurs. Dans une situation d’affaiblissement du mouvement, marqué par les premières reprise du travail, et sans la CGT, la coordination se trouve être moins une instance de prise de décision qu’un lieu d’échange sur la situation sociale et politique et de mise en commun des diverses expériences menées à travers le département. Les coordinations hebdomadaires suivantes sont plus confidentielles. Elles ne rassemblent que quelques militants s’efforçant d’animer des liens départementaux entre les différentes structures locales.

Pendant plus de deux semaines, des centaines de militants ont participé quotidiennement aux réunions ou actions organisées par l’AG interpro de Bassens. Plus que d’autres structures interprofessionnelles qui ont animé le mouvement social en Gironde et en France, l’AG de Bassens nous donne à voir la nature double de cette forme d’organisation : à la fois « Intersyndicale des syndicalistes grève générale », disputant le monopole de la production de l’orientation dans le mouvement à l’Intersyndicale départementale, et Assemblée générale territoriale et localisée. A travers cette expérience, de nombreux militants ont cherché à être utile au mouvement social. En passant la nuit sur un piquet de grève, au cœur d’une zone industrielle, toutes et tous ont perçu la nature singulière et exceptionnel de l’événement. La réunion de grévistes de secteurs professionnels très diversifiés, d’appartenances syndicales différentes, d’âges variés... qui avait lieu sur les blocages a démontré la capacité d’une mobilisation de masse à bouleverser les routines et les institutions – syndicales ici – les plus stabilisées. Loin d’avoir empêché la formation d’un collectif, d’un sujet agissant, la diversité du groupe militant de l’AG de Bassens a été un élément constitutif majeur de l’identité dont il s’est doté. On observe dans cette expérience les recompositions à l’œuvre dans un salariat, plus diversifié, plus éclaté, mais plus que jamais à même de construire dans l’action collective la conscience commune de sa position dans les rapports sociaux.

Adrien Weiss

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