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Retraites : comment apprendre d’une défaite ?

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vendredi 25 novembre 2011, par adrien martinez Partager envoyer par mail envoyer par mail

retranscription de l’intervention de Jean-Marie Harribey, professeur d’économie et ancien président d’ATTAC, lors de la réunion SLM "Retraites 2010 : devenirs d’un mouvement social"

La question posée .par la jeune Société Louise Michel est excellente : que nous dit la bataille sur les retraites qui a eu lieu l’automne dernier ? Je vais pour être assez bref schématiser les choses autour de 3 idées. Premièrement, ce mouvement nous parle de la violence capitaliste néolibérale. Deuxièmement, il met à jour des enjeux de société fondamentaux à partir du seul problème des retraites. Troisièmement, ce mouvement constitue un maillon d’une chaîne de résistance au capitalisme, capitalisme dont la crise se produit dans un contexte tout à fait nouveau et tout à fait fondamental qui est celui des limites de l’accumulation indéfinie. Au fil de ces quelques développements rapides, j’émettrai quelques éléments de désaccords par rapport à l’intervention de Christophe Aguiton, notamment sur la question de la défaite ou de la non-défaite de ce mouvement... Je pense qu’il y a une part de défaite, qu’il serait malvenu de nier, lié au fait qu’a été imposée une loi de plus saccageant les retraites. Et s’il y a une part de victoire, elle ne peut être qu’ailleurs. Je reviendrai plus tard sur cette question.

Tout d’abord donc, il nous faut dire que ce mouvement nous a parlé de la violence néolibérale : le bloc de la bourgeoisie, qu’on peut appeler mondiale maintenant, est extraordinairement soudé autour d’une fabuleuse polarisation et de la richesse et du pouvoir entre ses mains. Cela assoit sa force, sa puissance. Et c’est cet adversaire, contre lequel les mouvements sociaux, en France mais aussi ailleurs, luttent quand ils n’arrivent pas à faire barrage aux plans d’austérité, aux laminoirs de plus en plus imposants qui nous tombent dessus. Le dernier en date est « le pacte de compétitivité » ou « pacte pour l’euro », concocté par Sarkozy et Merkel pour l’ensemble des pays d’Europe. C’est en fait le traité de Maastrich à la puissance deux. La puissance extraordinaire que démontre la bourgeoisie a pour corollaire, pour le camp d’en face, pour notre camp, le chômage, la précarité grandissante, le laminage progressif des droits, dont ceux à la protection sociale dont bien entendu font partie les retraites. Mais face à cette puissance des classes dominantes, la bataille sur les retraites a eu un mérite très important : elle a été le moyen de dérouler ce que j’ai appelé « le fil de la pelote ». En effet, à partir de ce mouvement et du débat qu’il a permis d’engager sur la question des retraites, toute la pelote des violences capitalistes est apparue : répartition des revenus, répartition du temps de travail, quelles finalités au travail, et donc quelles finalités à la production. Cela nous conduits au bout du compte à interroger les finalités du mode de développement qui nous est imposé. Il faut bien voir que, derrière le refus de travailler plus, qui était celui du refus du report des âges de départ à la retraite, il y avait la critique d’un mode de développement qui était en jeu, qui était mis sur la table. Il n’est en effet plus seulement question de mieux répartir la richesse produite, mais bien de voir quel type de richesses on produit. Cette considération est apparue beaucoup plus nettement que lors des précédents mouvements sur les retraites, dont celui de 2003. C’est en tout cas ce que l’on a pu noter dans l’apport des associations comme ATTAC ou autres.

J’en viens à mon deuxième point : quels sont les enjeux de société dont nous a parlé le mouvement des retraites ? Ils apparaissent de mon point de vue sur plusieurs plans. D’abord on pourra pointer l’opposition encore plus frontale entre la course au profit que permet la marchandisation accrue de toute les activités humaines et l’élargissement d’un espace non marchand dont la protection sociale et l’éducation sont les deux principaux piliers. Si la crise capitaliste que nous vivons, qui a eu des allures financières dans ses premières manifestations en 2007, est en fait assez vite apparue comme particulièrement violente c’est parce que, à une crise de suraccumulation et de valorisation du capital dont on a coutume depuis deux siècles, s’est ajouté le fait que le capitalisme rencontre une limite indépassable, la limite de la planète et des ressources. Le fait de repousser toujours la barrière de la propriété privée le plus loin possible et donc de repousser toujours la frontière à l’intérieur de laquelle se valorisent les investissements en capitaux, cette « conquête de l’ouest », n’est pas possible à l’infini. Il y a contradiction essentielle entre la volonté d’étendre à l’infini la propriété privée et le caractère limité des ressources de la planète. Cette accumulation ne pourra désormais se faire sans porter atteinte aux conditions mêmes de la vie. C’est dans ce contexte qu’il faut penser la promotion, la défense et la reconnaissance de ce qu’on appelle aujourd’hui les biens communs, et qui sont une nouvelle manière de reposer la question de la propriété. Parmi les fondamentaux, dont a parlé Christophe Aguiton, et qui ont structuré le mouvement ouvrier et les révolutions du XXème siècle il y avait la question de la propriété. On avait pu croire avec l’effondrement du bloc soviétique et de tous ses pays satellites qu’elle était maintenant mise au musée de l’histoire. Force est de constater que cette question revient avec d’autant plus de force que maintenant il ne s’agit plus de savoir qui va posséder les grandes usines, les banques, mais bien qui va maîtriser ce que l’on appelle aujourd’hui les biens communs de l’humanité, que sont les ressources naturelles et les connaissances, dont vous savez qu’elles sont déjà et qu’elles vont être au cours du XXIème siècle les principaux leviers de la production de richesses. Ces biens communs n’existent pas en eux-mêmes. Ce sont des constructions sociales. Je prends souvent l’exemple de l’eau. L’eau est un bien naturel, mais il ne devient bien commun que parce qu’on le décrète politiquement et socialement ainsi. Il n’est pas naturellement un bien commun. Il est un bien naturel, certes, mais le fait d’en faire un bien commun est une construction. On peut étendre ce raisonnement à tout un tas d’autres éléments comme l’air, l’ensemble des ressources naturelles, la terre, et bien sûr les connaissances. Il est indispensable de subvertir le système par ces deux bouts essentiels, à savoir subvertir le travail qui est mis au service de la valorisation du capital et subvertir la nature qui est soumise à l’obsession de l’accumulation infinie. C’est l’articulation entre ces deux subversions qui apparaît, bien sûr encore en filigrane, de manière pas toujours explicite, dans les mouvements sociaux aujourd’hui. Cette articulation peut être à l’origine de la fécondation mutuelle de tout ce qui relève du social au sens traditionnel du terme et de ce qui relève de l’aspiration à poursuivre une vie dans un monde qui reste habitable. Voilà quelle est pour moi la signification profonde des enjeux qui sont apparus et apparaissent dans un certain nombre de mouvements sociaux. Ce qui s’est passé au Japon depuis le début du mois de mars montre à l’évidence que l’imbrication des questions sociales, notamment dans la définition de qui a le pouvoir de décider sur les grands enjeux de société, et du respect des équilibres naturels est fondamentale.

Nous en venons donc à ma troisième et dernière idée. Le mouvement social sur les retraits est un maillon d’une chaîne de résistance au capitalisme, capitalisme dont la crise se produit dans le contexte de limite à l’accumulation infinie dont je viens de parler. Mais, et c’est là où je voudrais apporter un autre petit bémol aux propos de Christophe Aguiton, cette chaîne de résistance est tout de même assez fragile. Il lui faut en effet résoudre une contradiction que l’on ne peut pas passer sous la table : il y a d’un côté une très forte probabilité qu’on ne puisse avoir dans l’avenir des gains de productivité élevés et de l’autre il y a une absolue nécessité d’avoir un financement possible et d’une protection sociale mais aussi écologique de très haut niveau. Il faut absolument résoudre cela en étant capable d’assurer des investissements de reconversion écologique de très haute ampleur tout en ayant une protection sociale qui progresse. Pour résoudre cette contradiction, je ne vois qu’une seule possibilité. il faut avoir une exigence de répartition des revenus encore plus forte que dans le cas où on a du grain à moudre en pagaille comme on aurait pu le croire jusqu’à une date récente. La résolution de cette contradiction nécessite que l’on s’attaque à la réduction des inégalités, autrement dit le partage de la valeur ajoutée. C’est ce qui a été au coeur de la bataille sur les retraites. Ce combat sur le partage de la valeur ajoutée se pose donc comme élément structurant du rapport de force avec la bourgeoisie comme j’ai pu le développer dans mon premier point, mais aussi comme nécessité pour le mouvement social afin de pouvoir résoudre la contradiction entre frein du développement économique et nécessité sociale et écologique. Considérons maintenant une deuxième fragilité, qui découle de la première. Il y a encore bien des oppositions à ce que la question des retraites ne reste pas qu’une affaire syndicale mais qu’elle puisse devenir une bataille de société à part entière. Je vais vous raconter une anecdote, dont je vous garantie sur l’honneur qu’elle est authentique. L’association ATTAC avait demandé au cours de l’été dernier une entrevue avec le bureau confédéral de la CGT. Le propos d’ATTAC était le suivant : il faut que la question des retraites devienne une question de société et qu’il y ait l’élargissement le plus grand possible. C’est d’ailleurs le propos des collectifs. La réponse de la CGT a été la suivante : il n’en est pas question car la question des retraites restera une question syndicale.Or je pense qu’il nous faut absolument faire en sorte que les questions de cette ampleur qui posent, en tirant le fil de la pelote, les questions de répartition des revenus, du sens et des finalités du travail, du mode de développement, deviennent des questions de société à part entière, des questions de choix de vie, de choix de société, de mode de vie. Si l’on ne s’attache pas à cela, on aura beaucoup plus de difficultés à faire reculer le bloc hégémonique de la bourgeoisie mondiale, assise sur la concentration à la fois des richesses et des pouvoirs qu’elle a réussi à accaparer entre ses mains.

Je termine en disant qu’il y a une dimension internationale sous-jacente à la bataille sur les retraites. Pour le dire de manière très simple, le choix de refuser les fonds de pension, n’est pas lié à une crainte de perdre en bourse l’argent des retraites. C’est parce que le financement de nos retraites ne peut se faire par la rente prélevée sur le fruit du travail de plus exploités que nous. Et ce serait le cas si notre système de retraite était un système par capitalisation : par le biais de la bourse, les capitaux placés à l’autre bout du monde et donc notre épargne seront plus rentables que s’ils étaient placés en métropole. L’exploitation des travailleurs de pays pauvres viendrait financer notre protection sociale. Pour cette raison fondamentale il faut absolument refuser le drainage de l’épargne des pays « riches » qui va s’investir, se placer dans les pays où la main d’oeuvre est payée au lance-pierre. Il y avait une dimension internationale dans le refus du saccage de notre système de retraite,dimension tout à fait essentielle.

Pour conclure, je dirai que nous avons toutes ces difficultés à prendre en compte, à saisir, à comprendre, à analyser, pour pouvoir les surmonter. En terme stratégique, la bataille essentielle à mener est de travailler à faire converger les multiples forces qui se battent souvent de manière séparée contre toutes les formes de domination que le capitalisme a imposées et qui se sont considérablement élargies. Les dominations ne sont plus simplement dans l’entreprise, mais s’installent dans toutes les pores de la vie sociale. Faire converger toutes ces forces qui luttent, de manière éparse, est absolument indispensable pour que les dossiers tels que les retraites deviennent des affaires de société. À ce propos, si l’on regarde ce qui se passe dans le monde arabe, il faut faire preuve d’une modestie extraordinaire. L’altermondialisme, au sein duquel nous nous prenions parfois pour le centre du monde, n’est pour rien dans l’explosion des révolutions arabes. À l’inverse, on peut voir dans l’explosion de ces pays, même s’il faut être assez prudent, une raison qui tient aux contradictions du système mondial : les puissances impérialistes ont un absolu besoin d’avoir une mainmise sur une région du monde qu’ils considèrent comme stratégique, et ce pas uniquement du point de vue des matières premières. Ils y ont maintenu au pouvoir pendant des décennies des régimes corrompus, dictatoriaux que l’histoire jugera même si les tribunaux ne le font pas. Les contradictions du capitalisme n’en étaient pas absentes. Et comme le disait déjà quelqu’un il y a assez longtemps le système pète toujours par son maillon le plus faible. Ce n’est peut-être pas un hasard si cette partie du monde, et peut-être demain tout le continent africain est appelé à bouger.

Dernier mot pour faire le lien avec la Société Louise Michel. Vous savez que Louise Michel avait été envoyée en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris. Elle y a apporté la contestation. D’un mal est venu un bien. Alors, peut-être, ce mouvement des retraites, que l’on a perdu, peut nous servir pour l’avenir.

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