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Hommage à Daniel Bensaïd

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jeudi 19 mai 2011, par Matthieu Bettinger Partager envoyer par mail envoyer par mail

Daniel Bensaïd, animateur des luttes étudiantes pendant mai 68, co-fondateur de la Ligue Communiste, de la Ligue Communiste Révolutionnaire puis du NPA, théoricien de la IVème Internationale et philosophe, a activement participé, jusqu’à sa mort en janvier 2010, à la création puis aux activités parisiennes de la Société Louise Michel. Il était donc évident pour nous de lui rendre ici hommage.

Lorsque j’ai croisé pour la première fois Daniel Bensaïd, c’était à l’occasion de l’avant-dernière université d’été de la LCR, à Port Leucate, en 2007. J’y étais certes venu en tant que sympathisant, mais aussi et surtout parce qu’ayant achevé mon Master de philo, je nourrissais le secret espoir de poursuivre ma thèse sous la direction de quelqu’un comme Daniel, que je connaissais alors très peu, dont je n’avais pas lu grand chose, mais qui représentait pour moi, et pour toute une partie de la jeune génération, quelque chose d’inouï, la persistence, au sein de notre âge sombre, d’un temps de révolte enfui, la trace, dans le regard, dans la voix et dans les gestes qui animaient ses exposés philosophiques, d’une épopée lumineuse. Je parle là d’une chose triviale, très concrète : sa présence devant nous, à l’occasion d’un cours, d’un meeting ou d’une discussion dans les couloirs labyrinthiques de l’université Paris 8, sa présence donc apportait la preuve qu’un corps insoumis avait bien été en mouvement il y a quarante ans : mai 68, ce n’était pas que des images, des textes, des archives radiophoniques : mai 68, c’était Daniel Bensaïd et sa sihouette improbable perdue dans les allées sablonneuses de Port Leucate. Voilà le personnage à la rencontre duquel je m’étais décidé à aller, en 2007. Vous imaginez que ça n’a pas été pour moi très facile. Qui étais-je, pour adresser la parole à monsieur Bensaïd ? voici pour l’anecdote : j’avais stratégiquement choisi de rater un de ses exposés pour me tenir à proximité de la salle, et être ainsi certain de le croiser. A la sortie, alors que Daniel émergeait de la foule et s’avançait tranquillement en compagnie de quelques camarades, j’ai fondu sur lui, risquant un « excusez-moi de vous déranger », ce à quoi il m’a répondu « tu ne me déranges pas du tout, par contre ton vouvoyement me dérange un peu.. ». il n’est pas besoin de poursuivre le récit de cette première rencontre : tout vient d’être dit. Certes, il n’y avait rien d’étonnant à ce que le tutoiement fût la règle dans ce lieu, comme mise en oeuvre d’un principe égalitaire (avec des conséquences parfois un peu cocasses : je me rappelle entre autre cette scène, dans une file d’attente à l’entrée de l’université d’été, où Alain krivine s’étant fait doubler par erreur par un jeune militant, avait refusé, jusqu’à se fâcher, de reprendre la place qui lui revenait alors que le pauvre coupable essayait désespérement de rétablir la justice en repassant derrière Krivine). Avec Daniel, c’est quelque chose de plus profond qui s’exprimait : il fallait absolument, me semble-t-il, que dans le tutoiement fût aboli l’abîme des années, que sans faire l’impasse sur la somme d’expériences et de savoirs qui le distinguait des jeunes générations, le premier moment de la rencontre fût à égalité de parole. On mesure combien cette attitude était rassurante et agréable, combien elle donnait confiance aux étudiants timides et impressionnés. Pour autant, Daniel conservait aux yeux de tous les jeunes militants cette position de surplomb, cette autorité naturelle qu’il ne cherchait pas à cultiver, mais qui s’imposait à chacun de ses cours. C’est là le paradoxe qu’il faut pointer : on pouvait être son égal, et demeurer son élève. En cela, il répondait à un besoin presque désespéré de notre part d’avoir des maîtres sur qui compter, des garants pour notre révolte.

Autant les années 70 étaient saturées de maîtres à penser (les Althusser, Lacan, Foucault, Bourdieu, j’en passe) autant notre époque en manque cruellement. Dès lors, il n’est pas obscène qu’un jeune militant ou qu’une jeune militante recherche aujourd’hui des personnes sur le nom desquelles se cristallise l’espoir de perspectives théoriques, des ascendances, pour ne pas dire avec Daniel des paternités, qui légitiment nos engagements. Daniel était de ces rares philosophes, avec Alain Badiou par exemple, dont les paroles, les textes avaient l’autorité suffisante pour soutenir ce mot d’ordre, qu’on a raison de se révolter. Il y avait presque un soulagement à découvrir dans les rayonnages des librairies le tout dernier ouvrage de Bensa, la dernière livraison de concepts qui nous permettrait d’armer notre critique. Pour ne pas rester dans un imaginaire guerrier, il faudrait se figurer un jeune ouvrier perdu au milieu d’un chantier gigantesque et hostile, et qui verrait arriver une cargaison bensaïdienne d’outils, de plans et d’instruments logistiques. Il y avait donc chez Daniel cette capacité à nourrir notre analyse, mais il y avait aussi cette vertu, essentielle, de nous permettre de mettre des mots sur nos colères, et de régler leur compte à certains ennemis. Voyez l’exemple de Bernard Henri-Lévy : certains parmi vous ont déjà du ressentir, à l’écouter déblatérer sur du vide, ou à lire ses textes boursouflés de suffisance, de la frustration issue de notre incapacité momentanée à désigner clairement ce qui nous le rend hostile. On reste alors dans l’affect, dans un rejet instinctif. Eh bien, face à cette frustration, il y a deux textes : la courte interview qu’a donnée Deleuze dans les années 70, et le livre publié par Bensaïd en 2008 (un nouveau théologien). Ces textes sont d’utilité publique ; lorsqu’on les a lu, le problème posé par BHL est réglé, car nous avons enfin des mots pour terrasser son imposture (d’ailleurs, dans toute bibliothèque conséquente, il faudrait mettre l’un à côté de l’autre Un nouveau théologien de Bensaïd et de quoi Sarkozy est-il le nom de Badiou). Bref, Bensaïd était de ceux-là : il était le maître à penser, la hiérarchie écrasante en moins, car nous n’étions pas ses disciples, et n’étions pas dans une vénération aveugle. Nous soutenir de sa présence, c’était une façon temporaire de ne pas nous offrir directement à la brutalité du réel, c’était une façon de nous placer sous son aîle symbolique afin que puissent être amortis les coups, le temps de nous endurcir et de prendre confiance. « heureusement, bensa est devant nous, avec nous » : voilà une phrase qui pourrait résumer ce sentiment, et qui permet aussi de mesurer le lien quasi filial qui l’unissait à ses élèves : en cachant par pudeur les noms, je peux témoigner ici du bouleversement mêlé de colère qui animait certains des étudiants de Paris 8 peu après sa mort, une colère comparable à celle qu’occasionnerait la scandaleuse disparition d’un Père. On peut s’imaginer ce que représentent les parents, cette avant-garde symbolique qui fait écran entre l’enfant et la mort. Qu’un père ou une mère vienne à disparaître, et l’enfant doit alors, non plus envisager la perspective de leur mort désormais réalisée, mais la sienne propre. De même, pour ces étudiants bouleversés, la mort de Daniel a signifié qu’il n’y avait plus cette avant-garde symbolique, que nous étions maintenant en première ligne, et qu’il nous faudrait désormais affronter seuls le réel, être seuls responsables de notre devenir politique.

Mais au delà de la relation affective et humaine qui liait Daniel à la jeune génération, ce qui a fait sa présence, son actualité auprès de la jeune génération militante, c’est d’avoir été l’un des représentants les plus frappants de la LCR, son intellectuel organique, si l’on peut dire. Or, la LCR a toujours eu en commun avec la jeunesse d’être un projet, d’être, durant presque 40 ans, la continuelle mise en forme d’un projet. On ne parle pas ici de concrétisation, d’accomplissement, d’une promesse ouverte par mai 68, et qui aurait été abolie dans sa réalisation, sous la forme d’un nouveau parti. Non : la LCR a existé en tant que projet, celui d’un parti de masse démocratique à venir. Cela devait peut-être marquer sa nature même : il fallait que ce parti fût, dans son organisation, le redoublement du geste qui l’avait initié, c’est-à-dire une somme de rêves innacomplis, formulés par de jeunes trotskistes constatant la deshérence du communisme orthodoxe. En quoi à l’orée des années 2000, la LCR avait beau abriter un bon nombre de soixantenaires, elle demeurait une jeunesse en acte. Tous ces militants, dont Daniel faisait partie, existaient politiquement, et existent encore, comme porte-parole : ils étaient, et sont encore, l’enfance tenace, farouche, d’une révolution à venir. C’est entre autre cela qui déterminait les relations de Daniel avec la jeune génération : nous n’avions pas le sentiment, en sa compagnie, d’observer le vieux monde ; aucun hiatus entre lui et nous ; il incarnait notre projet, notre propre avenir. En ce sens, il n’est pas fortuit qu’il ait porté en 2009 le projet de création du Nouveau Parti Anticapitaliste avec le même enthousiasme que pour la création, en 1969, de la Ligue Communiste. On mesure l’écart avec certains militants de la LCR, très en retrait depuis la fondation du NPA. Je ne cherche à culpabiliser personne ; il reste que Bensaïd s’était engagé dans la fondation du NPA au même niveau que les nouveaux militants : ce 6 février 2009, on aurait très bien pu être en 1974, lors de la création de la LCR : Daniel Bensaïd y occupait la même position subjective.

Je n’ai pas eu de réponse au dernier message que je lui ai envoyé. Un mail, courant novembre 2009, pour prendre de ses nouvelles, pour lui poser des questions en rapport avec ma thèse, sans savoir qu’alors il était déjà trop tard, qu’il n’était déjà plus en état de les relever, ses messages. J’ai donc attendu une réponse, jusqu’au jour où l’on m’a simplement prévenu qu’il était mort. Il semble que c’est comme cela que l’on soit contraint de vivre avec les morts : on pose une question, alors même qu’il n’y a plus de destinataire, plus personne pour y répondre. Cette question, puisque Daniel n’est plus là pour la clore par une réponse, on est alors condamné à lui poser sans fin, et à se la poser sans fin. Plus encore, on est condamné à tenter de proposer des réponses qui soient à la hauteur de celles que Daniel aurait formulées.

Pour finir, on peut, on doit faire son deuil de Daniel, mais on peut, et on doit ne pas faire son deuil de ce que Daniel représentait. On n’a pas à organiser, ni à conserver la mémoire d’un événement qui appartient encore au présent. On pourrait ici se réclamer de Bergson : le présent, ce n’est en effet pas un instant, un point qui, sur la ligne du temps, à peine traversé, serait rejeté dans le passé. Le présent, pour Bergson, c’est le temps d’une phrase. On peut avoir prononcé le début d’une phrase, une phrase longue même de 150 ans, si cette phrase n’est pas encore achevée, son commencement reste inclu dans la sphère du présent. Et c’est à nous de déterminer où et quand la phrase se termine. C’est bien ce que représente Daniel : le commencement politique et philosophique d’une phrase qui ne s’achève pas avec sa mort, en quoi le Bensaïd de l’enfance toulousaine, en quoi le militant de mai 68, en quoi le philosophe des irréductibles sont encore au présent. Il nous faut donc poursuivre la phrase bensaïdienne, en faire durer la présence, et nous montrer à la hauteur de sa scansion.

Pour finir, et puisque nous sommes dans un âge postmoderne, on ne peut qu’être frappé par ce qui s’est produit sur le site communautaire facebook, peu après la disparition de Daniel. Il y avait un profil Daniel Bensaïd, alimenté régulièrement par des textes, des vidéos, des images. Certes, ce n’était pas Daniel qui s’occupait de cette page, mais l’ambiguïté était telle qu’on ne savait pas trop si c’était une véritable page personnelle, ou un fan club. Eh bien, une semaine après sa mort, l’avatar informatique de Bensaïd continuait à diffuser des messages. On pouvait lire dans le fil des actualités : « Daniel Bensaïd a publié une vidéo sur sa page », « Daniel Bensaïd a publié un texte sur son mur ». Je vous laisse mesurer les conséquences spectrales de cet événement. C’était bien évidemment, derrière le masque virtuel bensaïdien, des étudiants qui faisaient vivre ce profil. Mais il n’est pas interdit de penser qu’indissociablement c’était aussi, derrière notre masque, Daniel Bensaïd qui continuait, et qui continuera de parler.

Nous ne doutons pas que la société Louise Michel, dont il fut le co-fondateur, pourra devenir l’un de ces masques, nous donnant l’occasion d’organiser son héritage, de nous montrer fidèles à l’événement de sa pensée et de son action, et de donner à la phrase bensaïdienne tous les compléments circonstanciels qui repousseront, autant que possible, la perspective d’un point final.

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