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Des mots et des gens

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jeudi 19 mai 2011, par adrien martinez Partager envoyer par mail envoyer par mail

Des gens d’abord. Il y en avait. C’est certain, c’est indubitable, on les a vus, on s’est vu, en regardant autour de nous, en retrouvant les images que l’on nous a prises, en entendant nos bruits, nos pas, en se lisant, en se comptant, en se faisant compter, un million ou trois millions, il est toujours étonnant de constater en quoi même les mathématiques sont traversées par les conflits de classe, des mathématiciens me rétorqueraient que dénombrer des marcheurs n’est en rien des mathématiques, c’est possible, ma fille me dit que les mathématiques c’est compter des escargots, alors peut-être que les mathématiques c’est compter des escargots et pas des gens, toujours est-il que dans l’acte de dénombrer le salariat en lutte, le salariat se compte et le capital divise par trois.

Divisés par trois ou pas, les gens que nous étions n’étaient pas n’importe qui, trois millions, on peut trouver ce nombre dans plein de circonstances, je ne développerai pas, mais trois millions pour donner à voir le réel, pour faire surgir le réel, ce n’est pas fréquent, car ce réel à l’état pur que l’on a donné à voir, c’est le salariat tel qu’il est, et pas en tant qu’objet fantasmé qui doit prendre les palais d’hiver, alors qu’on était en automne, d’ailleurs ce que l’on a pris, ce que l’on a attrapé, ce sont ces mois de septembre et d’octobre, ce sont ce moment pour exister dans les images en tant que ce que nous sommes, dans toute la complexité de notre réalité, et même dans toute la conflictualité de cette réalité, nous sommes syndiqué-e-s et non-syndiqué-e-s, nous sommes jeunes et vieux, nous sommes immigrés et enfants d’immigrés, nous sommes dans les blocages et nous ne sommes pas dans les blocages, nous sommes en grève et sur notre lieu de travail, nous sommes là en tant que ce que nous sommes, en tant que salariat.

Même à considérer que la question des gens n’est pas réglé par les quelques mots que vous venez de traverser, et c’est effectivement le cas, je n’en ai point fini, attaquons-nous maintenant aux mots. Vous me direz les mots, s’il s’occupe de tous, on en a pour des heures, pour une vie même peut-être, voire plus, de là à dire que c’est à toute l’histoire de l’humanité qu’il s’attaque, il n’y a qu’un pas qu’il est facile de franchir, et vous auriez raison, c’est pourquoi, tout comme je ne me suis pas occupé de tous les gens, et vous l’avez bien vu, ils étaient 3 millions ou 1 millions les gens qui me préoccupent ici, certainement plus d’ailleurs mais en tout cas pas 6 milliards, ni encore plus si l’on considère les gens d’avant, tout comme je ne me suis pas occupé de tous les gens donc, je ne m’occuperai pas de tous les mots, je n’en prendrai que quatre, c’est beaucoup, ce n’est pas trop, et puis pas dans n’importe quel sens, dans un seul d’ailleurs, quatre mots qui ne font qu’une seule phrase, une seule phrase pour un mouvement, une seule phrase pour des millions de gens.

« Je lutte des classes. »

Quatre mots, une phrase, une seule phrase pour un mouvement, c’est peut-être beaucoup, c’est certainement pas trop, mais c’est surtout très peu.

Il n’y a qu’à voir d’autres moments de surgissement de réel, d’autres mouvements éminemment marquant dans l’histoire du mouvement ouvrier, tiens déjà je me laisse aller, je parle d’ouvrier sans dire tout ce qu’il faut en dire, nous verrons plus tard, d’abord la première idée, il n’y a qu’à voir d’autres mouvements, comme mai 68, autre véritable surgissement de réel, mai 68 avec son foisonnement de mots, sur les murs, sur les tracts, dans les usines, les facs, dans les affiches, des mots qui ont marqué la suite, des mots, des sujets complexes, une syntaxe, des verbes retournés pour raconter ce réel que l’on ne voyait pas avant qu’il ne se montre, un mouvement avec sa langue entière, riche, nouvelle, complexe, des centaines de mots, des millions de phrases, des millions de gens pour les dire, les écrire, « avant ce mur était propre », maintenant il est écrit, « le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui », « usines occupées », « choisissons notre terrain de combat », les mots s’écrivent dans l’usine, disent ce qui se passe dans l’usine, dans les quartiers, « solidarité avec les grévistes de ton quartier », racontent le temps « le lundi, c’est le jour préparé par le dimanche en jour d’affirmations de la ‘base’ », des mots qui parlent de tout. Ils racontent les territoires. Ils racontent le temps de les occuper. Ils racontent le réel.

« Je lutte des classes »

Il faut dire que nous avons hérité de mots malades. « Classe », « salariat », « ouvrier » dont je parlais hâtivement tout à l’heure, et tant d’autres, des mots qui étaient à nous, qui nous racontaient, que l’on avait forgé à coup de grandes expériences collectives, à coup d’événements, ces événements dont on hérite, on hérite de 68 avec toute sa langue, mais d’autres les ont pris ces mots, on peut pas dire qu’ils nous les ont volés, un mot ça se vole pas, mais d’autres les ont pris quand même, ils ont joué avec, et ils les ont abîmés, ils les ont blessés, ceux qui divisent par trois le nombre de manifestants, ils ne sont pas bons qu’en maths, ils maîtrisent aussi la lutte des classes et la linguistique, cela leur a pris du temps, on les a peut-être laissé faire un peu trop, ils ont mis plusieurs dizaines d’années, nous on a arrêté de les utiliser, de les rendre forts de réel, toujours est-il qu’on en est là, avec un mouvement qui n’a que des mots abîmés, et on a pas le choix, on ne change pas de mots comme de chemise, un mouvement qui n’a que des mots abîmés et qui n’a pas encore inventé sa syntaxe pour se raconter.

Et comment fait-on pour hériter de mouvements qui ne se disent pas encore ?

« Je lutte des classes »

Alors vous me direz, il se dit un peu ce mouvement, cette phrase que tu répètes, je lutte des classes, tu ne l’as pas inventée, on l’a entendu, dite par tous, et je vous répondrai c’est vrai. Mais c’est quoi ce mouvement de tous qui se dit au singulier, qui se dit « je » ?

- Tu luttes des classes, toi ?

- Moi, oui.

- Moi, non. J’y arrive pas. J’ai mal à ce mot. Ou ce mot il a mal en moi. Je sais pas.

- Moi, je l’ai fait. Dans la rue. En faisant grève parfois. Parfois pas. Au porte des usines. En les bloquant. Sur les ronds-points. En y restant.

- Moi, je suis allé dans la rue. C’est vrai. Mais j’ai franchi la porte de mon travail, pour y travailler. Et le rond-point, j’ai continué à y passer. J’ai pas lutté des classes. Où c’est que j’ai lutté des classes ?

Laissons ces deux-là continuer à discuter, tout ça, c’est à eux, mais ils se disent des choses importantes, ou bien elles se disent des choses importantes, c’est tout à la fois pareil et différent, on verra cela un autre jour, cette différence entre pareil, différent, et tout à la fois pareil et différent, ils et elles se disent quelque chose d’important, ils et elles parlent de mots, mais parlent aussi de territoires, et une langue, elle a besoin de territoires où les gens rentrent pour discuter ensemble avec cette langue.

Le salariat n’a pas été défait lors du mouvement de l’automne 2010, mais il a mal dans son signifiant. Le salariat a besoin de retailler des mots à sa mesure, des mots sur mesure, des mots qui aillent à tous ceux qui pour l’instant ont lutté des classes, certes ensemble, dans la rue mais dans leur coin. Parce que le véritable territoire de ce « je lutte des classes », c’est la rue. La rue où l’on marche, la rue où l’on passe, le rond-point où l’on circule, la rue qui mène à l’usine que l’on bloque. Il est un peu plus grand qu’avant. Il est plus petit que bien avant.

Là où on travaille, c’est encore le territoire du patron, avec ses mots, sa syntaxe, son langage.

Dans la rue, on a remis des mots à notre taille, on a bougé un peu les épaules pour qu’ils nous aillent mieux, et on s’est dit, c’est vrai, ils sont pas laids ces mots, ils nous vont bien, finalement, ils sont bien plus seyants que quand on les laisse abîmés, alors il faut continuer, à partir du territoire que l’on s’est donné, à coup de petites retouches de luttes et de blocages, avec des nouveaux tissus, les sans-papiers qui sont devenus il n’y a pas très longtemps des travailleurs sans-papiers, voilà un événement intéressant, un événement, qui a enrichi notre langue, le mouvement des travailleurs sans-papiers a réussi à rajouter un mot à « sans-papiers », le territoire que l’on s’est donné c’est la rue, c’est à partir de là que l’on pourra construire notre nouveau langage à mettre en face du langage des autres, pour pas que le mouvement de 2010 soit une fulgurance sans devenirs, une fulgurance du salariat sans devenirs.

Si vous m’avez bien suivi, vous devriez être d’accord avec moi pour dire que les mouvements des retraites de 2010 n’étaient pas un mouvement sur les retraites, mais un mouvement du salariat qui se rhabille de ses mots. Si vous n’êtes pas d’accord, relisez-moi, et si vous n’êtes toujours pas d’accord, considérons ensemble que peut-être je me suis mal expliqué, ou que j’ai tort. Mais si tout peut être vrai en même temps, c’est que l’on a pas fini. Alors on continue. Territoires. Et mots.

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